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Laurent POIRIER
23 avril 2021
Hommages à Michel Kharat

Hommages à Michel Kharat

de ses amis "Les Mousquetaires de Vaugirard "

(de gauche à droite) : Pierre Befve, Michel Kharat, Pierre Lorrain, Bernard Chaumeil.

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Pierre Befve

Après un moment de sidération à l’annonce de la terrible nouvelle, un flot de souvenirs m’est revenu, si nombreux. Nous nous connaissions depuis plus de cinquante ans. Et je réalise aujourd’hui à quel point Michel a toujours été présent et lié à des étapes importantes de ma vie.

Premier jour à Vaugirard, l’école de cinéma, octobre 1968. Nous attendions tous dans la cour, on s’observait en silence. Ceux de la section son pouvaient se reconnaître facilement, c’était ceux qui avaient une blouse blanche bien pliée sous le bras. Elle était censée être obligatoire. Et il y avait ce grand mec, aux cheveux ébouriffés, souriant, qui semblait très à l’aise, et m’impressionnait, moi qui débarquait de ma province. On a vite sympathisé et on est devenu une bande, avec entre autres Pierre Lorrain, Bernard Chaumeil…

On passait souvent nos soirées ensemble, on allait au cinéma trois ou quatre fois par semaine, on s’amusait… On découvrait Paris, on se gavait de films, on se cherchait encore, on grandissait… Je me souviens d’une soirée où Michel avait emprunté la voiture de son père (pour la 1 re fois !) et évidemment, on a eu un accrochage… avec une voiture en stationnement !

Je me souviens aussi que Michel, qui, comme on le sait, ne faisait jamais les choses à moitié, est arrivé un jour, chez mes parents, à Lille, en vélo. Il avait fait les 250 km en deux jours. Un peu fatigué quand même…

Sans Michel, qui avait trouvé un stage d’été chez Neyrac Films, prestataire pour la télé, je ne serais peut-être jamais devenu ingénieur du son dans le cinéma. C’est avec ce stage qu’on a partagé, Michel et moi, que j’ai découvert ce qu’était un plateau de cinéma, le travail d’équipe, la relation si particulière avec les artistes, les comédiens... Et moi, qui à l’époque rêvais de faire de la musique, j’ai choisi le cinéma.

Et puis, on a suivi nos propres chemins, en parallèle, dans des circuits différents mais nous restions toujours proches. On s’appelait régulièrement, on ne se voyait pas beaucoup, mais on se racontait nos histoires. On parlait métier, évidemment. J’étais très demandeur d’informations sur les tournages auxquels il participait. Ça me permettait de me rassurer sur ma propre pratique. On évoquait aussi toutes les difficultés dans nos vies privées, tellement influencées par ce métier particulier.

Et puis ce coup de fil en juillet 1989. Michel me propose qu’on travaille ensemble. Je cherchais un perchman, génial ! Et on a fait deux films l’année suivante, quatre mois à Rome, puis deux mois à Montréal.

On part à Rome, faire un film de Scola, à Cinecitta. Film en costume, décors magnifiques, dans cet endroit magique qu’on a arpenté de long en large. Et c’était long, interminable même, mais quel beau souvenir.

Et ça a fonctionné tout de suite. Il a été comme un grand frère, il m’a soutenu et tellement aidé. Il avait déjà tourné plusieurs fois en Italie, il parlait plus que correctement l’italien. Il me prévenait de ce que je ne saisissais pas sur le plateau. Je m’étais dit qu’il fallait vraiment que j’apprenne cette langue (j’avais même la méthode Assimil dans la poche de mon Nagra), et bien je n’ai pas pu, pas besoin, il était là !

Nous avions la même conception du travail. Il avait un grand sens de l’équipe, une gestion très conviviale des rapports humains, beaucoup d’humour, avec toujours, comme objectif principal, le film.

C’était un perchman remarquable, d’une grande précision. Il était très à l’écoute, attentif à tout ce qui concernait la fabrication des plans, du film. Je ne vais pas faire un cours, ce n’est pas le lieu, mais il était vraiment exemplaire. Il m’épatait par sa rapidité, son efficacité, et toujours avec bonne humeur, en désamorçant les conflits autant que faire se peut. C’est pas étonnant qu’il se soit retrouvé si souvent élu comme représentant syndical de l’équipe sur les tournages.

Pendant ces quatre mois, en Italie, à Rome qu’il connaissait bien, il m’a emmené au musée, fait découvrir tellement de belles choses, et aussi les restaurants avec leurs spécialités. Ah ça ! Il aimait bien manger ! Et faire la cuisine ! Et aussi il dessinait, il faisait des aquarelles, et m’a encouragé à m’y mettre moi aussi. C’était un bon compagnon.

Nous avions de longues discussions sur le métier, notamment sur le fait de passer d’assistant à chef de poste. Je lui demandais pourquoi il ne franchissait pas le pas pour passer "Chef". Il me répondait qu’il ne voulait pas perdre la relation qu’il avait avec les comédiens en étant perchman ni la place qu’il avait sur le plateau, proche de la caméra, "à la face", comme on dit. Il voyait que l’ingénieur du son se retrouvait de facto un peu isolé par son casque qui fait qu’il n’entend pas forcément ce qui se passe près de lui, déconnecté du reste de l’équipe. Je pensais qu’on pouvait surmonter ces difficultés, surtout pour quelqu’un comme lui. J’essayais de le persuader qu’avec les qualités qu’il avait, il resterait toujours à une place où il trouverait son compte. Il faut croire que mes arguments ont porté, je pense que j’ai été son dernier chef.

Et la vie a continué. On ne pouvait plus travailler ensemble, il n’y a qu’un seul ingénieur du son sur un film ! Mais on a continué à se voir, à se suivre, à se parler, à se raconter nos histoires, professionnelles ou pas d’ailleurs.

Je ne peux que répéter à quel point il était précieux. Dans son métier, évidemment, sur un plateau, attentif, au plus près de la sphère de décision, "là où ça se passe". Mais aussi comme ami, sur qui on pouvait compter. Avec qui j’ai eu une discussion ininterrompue depuis un demi-siècle, sur tellement de sujets, politiques, religieux, la musique, la peinture, la cuisine, la famille… avec toujours une ouverture et une compréhension de l’autre enrichissante, bienveillante. Et il savait aussi être critique.

Tu me manqueras, tu nous manqueras, mais tu continueras à vivre dans nos cœurs. Salut, camarade !

(Texte lu par Pierre Befve aux obsèques de Michel Kharat)

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Bernard Chaumeil

C’est une chance énorme que de pouvoir vivre de sa passion.

Cette chance, nous sommes quelques-uns à avoir pu la partager avec toi, Michel, jusqu’à ce jour funeste où le virus t’a emporté. Que de moments superbes passés ensemble à refaire l’histoire, une histoire du son au cinéma, la nôtre. Il faut dire qu’il y avait de quoi la nourrir tant nos routes parallèles auront été riches de films magnifiques, de rencontres et d’anecdotes en tout genre.

A peine sorti de l’école, tu tournais déjà, Les Quatre nuits d’un rêveur, sous le Pont-Neuf, parmi ceux qui étaient encore perplexes quant à leur avenir dans le cinéma, tu faisais des envieux... Cet exemple aura été un moteur pour moi.

Après, tout est allé très vite, avec une filmographie des plus éclectique, Rivette, Blier et les autres – quand sous ton micro tu as les répliques ciselées d’un Tenue de soirée, c’est le régal du perchman !

Autre moment fort quand nous nous partagerons le film Cyrano de Bergerac, une raison familiale m’amenant à te proposer de me remplacer en Hongrie, tu seras le partenaire idéal évidemment.

Et puis, logique oblige pour toi, tu es passé "chef ", un poste où ton expérience du plateau acquise grâce à la perche et ton sens de la communication facile vont s’avérer précieux auprès du metteur en scène. Si en plus vient s’ajouter un lien culturel, je pense particulièrement à Amos Gitaï, la complicité sera encore plus totale.

En janvier 2012, disparaissait Pierre Gamet, un moment dur pour nous tous. Aujourd’hui je ne peux m’empêcher de relier les deux événements : vous étiez très proches, vous aviez de nombreux points communs, surtout un, il s’appelle la classe.

Michel, ton rire me manque déjà.

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Pierre Lorrain

Automne 1968, École Louis-Lumière, rue de Vaugirard, entrée de la section Son, vingt prétendants. Quatre se regardent plus intensément et curieusement : Pierre Befve, Bernard Chaumeil, toi et moi. Les quatre veulent travailler dans le cinéma, chacun y fera son chemin, différemment, en se revoyant bien sûr.

Cinquante ans plus tard, nous décidons que chaque année nous ferons un rendez-vous gastronomique. Au prochain, Michel, tu auras ta chaise et ton verre avec les trois autres, mais le vin ne sera plus aussi bon.

Tu voulais marcher jusqu’à Saint-Jacques-de-Compostelle. Toi et moi, trekkeur accompli, nous convenons que je t’accompagnerai une semaine en Espagne, ma terre de prédilection.

En automne 2019, tu t’inities quelques jours en marchant jusqu’à Chartres.

Maintenant, quand je vais marcher, parfois, je t’emmène avec moi.

Michel, hasta siempre !

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