Le CNC fera-t-il des petits au-delà des Alpes ?
Cette page reprend pour l’essentiel un article paru sur le site Boxofficepro.fr
Le Centre National de la Cinématographie et de l’Image Animée - plus communément «CNC» - est une fierté française qui pourrait inspirer nos voisins. En Italie, le Parlement va devoir débattre d’un texte proposant la création d’une agence indépendante, chargée de piloter la politique du cinéma et de l’audiovisuel. Y est associé un mécanisme de financement du cinéma alimenté en grande partie par les achats des tickets… comme chez nous.
En réalité, le mécanisme de financement lui-même a été mis en place dès 2016. Depuis, le Fonds cinéma italien est ainsi alimenté à 11 % par des recettes d’IRES (impôt sur les sociétés) et de TVA encaissées l’année précédente sur la distribution, la projection, la télévision, l’accès internet et les télécoms. Un autofinancement de la filière, « sans nouvelle taxe », assorti d’un plancher légal (610 millions d’euros en 2026).
Le bilan plaide pour le dispositif. En salle, 2025 s’est clos à environ 496 millions d’euros et 68 millions d’entrées, un niveau stable, mais avec un cinéma national au plus haut depuis 2016 (32,7 % des recettes, 33,3 % des entrées). L’Italie est le seul marché européen dont la production nationale dépasse, en 2025, sa moyenne d’avant-pandémie 2017-2019, là où les autres grands marchés du continent restent en deçà.
Surtout, l’industrie audiovisuelle a changé d’échelle : avec 16,3 milliards d’euros de valeur en 2024 selon l’APA (Associazione Produttori Audiovisivi), elle est en hausse de 9 % sur un an et de 4,6 % par an en moyenne depuis 2018, au-dessus de la croissance du PIB. La filière attribue cette dynamique à la conjonction de la demande de contenus et du crédit d’impôt, dont elle chiffre l’effet de levier à près de 1 pour 3. La causalité appelle de la prudence, l’arrivée des plateformes mondiales depuis 2018 ayant largement contribué à la production de nouveaux contenus. Mais l’ordre de grandeur nourrit un argument désormais central : le modèle a fait ses preuves, reste à le sécuriser.
Le mécanisme est là, reste à créer l’organisme pour le piloter
Car en l’état, le mécanisme n’est pas une taxe affectée détenue et gérée par un organisme autonome, comme en France, mais un paramètre budgétaire qui transite par le budget de l’État, donc exposé aux arbitrages : le Fonds cinéma est passé d’environ 696 millions d’euros en 2025 à 606 millions en 2026, et sa répartition annuelle relève de plus en plus du décret ministériel. Une agence autonome serait précisément le châssis qui protège la ressource.
Le 18 juin, le comité restreint chargé de rédiger un texte unifiant quatre propositions de loi s’est réuni au sein de la commission Culture de la Chambre des députés, présidée par Federico Mollicone (Fratelli d’Italia, la droite nationale au pouvoir). Le lendemain, le ministre de la Culture, Alessandro Giuli, signait les décrets sur le crédit d’impôt à la production et sur les contributions automatiques. La création d’une agence indépendante, chargée de piloter la politique du cinéma et de l’audiovisuel, s’impose désormais comme le centre de gravité du compromis. Le texte unifié est attendu en séance dans les prochaines semaines.
La presse souligne la convergence transpartisane, rare dans le pays, autour de ce projet. Quatre textes ont été déposés : par le Parti démocrate (PD, centre-gauche), par le Mouvement 5 étoiles (M5S, populiste, dans l’opposition), par Azione (centre libéral) et par Fratelli d’Italia (FdI). Les trois premiers prévoient explicitement un organisme public autonome, qui reprendrait les fonctions aujourd’hui exercées par la Direction générale Cinéma du ministère de la Culture (gestion du Fonds, crédit d’impôt, promotion, données, formation) et pourrait coordonner un pôle public avec Cinecittà et le Centro Sperimentale di Cinematografia. La proposition du parti de Giorgia Meloni, elle, s’en tient à des mesures correctives du système actuel, gardant une délégation au gouvernement. C’est désormais au rapporteur Gerolamo Cangiano (FdI) de faire la synthèse des propositions, et, si le nouveau concept vient surtout de l’opposition, la majorité n’en est pas moins convaincue de la nécessité d’un nouveau cadre règlementaire.
La crainte d’une main-mise gouvernementale
L’enjeu n’est donc plus l’existence de l’agence, mais sa nature : quelle autonomie réelle, et selon quels critères seront nommés ses dirigeants et les commissions de sélection ? Sur ce point, l’opposition redoute que le parti au pouvoir continue d’orienter les nominations. C’est que, comme le rappelle le Green European Journal, le gouvernement Meloni a activement travaillé pour imposer sa main-mise sur le monde médiatique et culturel : citons par exemple les pressions sur le patron de la RAI, poussé à la démission suite à la diffusion d’un baiser homosexuel à la télévision ; la diffusion des discours des interventions et discours de Giorgia Meloni sans contradiction à la télévision publique ; ou encore la nomination de personnalités sulfureuses, à l’image du ministre de la culture lui-même, Alessandro Giuli, qui assume sa nostalgie du fascisme.
Plus légèrement, le Canard Enchaîné s’amuse du consensus qui entoure la création d’un «CNC italien», quand le Rassemblement National, son parti-frère dans l’Hexagone, n’a de cesse de dénoncer cette instance et de réclamer sa suppression (cf. l’amendement du député RN Matthias Renault et octobre dernier). Nos amis du Sud fourniront-ils des arguments aux défenseurs de notre propre structure ?
Si le projet italien est donc à saluer, une inquiétude demeure donc quant à la vision de long terme qu’il porte. Outil de financement de la création, ou de contrôle de l’État ? Les amateurs de cinéma italien ne savent que trop bien que sa vigueur dans l’entre-deux-guerres, portée par la création de Cineccità, devait beaucoup au soutien du parti fasciste, qui voulait lui confier sa propagande. Gageons au contraire que le projet en cours permettra de soutenir la vitalité de création de nos voisins, et de nombreux et beaux films.
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