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Pierre BEZARD
24 septembre 2021

Quel point commun entre mon smartphone et un gynécologue Prix Nobel ?

Article associé à la fiche Environnement : Matériel Électronique et Pollution.

Derrière ce titre en forme de devinette se cache un ensemble d’enjeux liés à la production du matériel informatique – disques durs, cartes mère, ordinateurs, smartphones, tablettes – que nous utilisons quotidiennement dans nos métiers, sans bien en réaliser la vie d’avant, ni la vie d’après. Car bien que ces matériels nous paraissent un symbole du progrès technique et qu’ils soient presque indispensables dans notre quotidien, ils causent des dommages réels sur l'environnement, les sociétés et la santé.

En effet, pour fabriquer un ordinateur ou un smartphone, il faut avant tout des matières premières. Beaucoup, beaucoup de matières premières : la production d’un ordinateur générerait cent fois son poids en déchets de matériaux. Et un simple smartphone contient plus de soixante métaux différents, certains bien connus (fer, or, argent, cuivre, étain, lithium) et d’autres un peu moins (cobalt, tungstène, zinc, et ce qu'on appelle les terres rares). Or parmi ces métaux, se trouve la réponse à notre devinette de titre : le tantale.

Quand j'ai écrit « tantale » avec mon clavier, l'autocorrection a cru à une faute et proposé les mots « fantasme » et « Tabarly ». Comme si même mon ordinateur ne connaissait pas ce métal, très utilisé pour la miniaturisation des condensateurs. De ce fait, le tantale, de symbole chimique Ta, est extrêmement convoité. Or si un tiers de sa production provient du recyclage, il est issu pour l'essentiel des mines de coltan (colombite-tantalite), dont l’un des premiers exportateurs mondiaux est le Rwanda. Or, paradoxalement, le Rwanda n'a aucune réserve de coltan sur son territoire. Comment réalise-t-il ce tour de magie ? C'est très simple : le Rwanda revend du minerai extrait chez son grand voisin, la République Démocratique du Congo.

Pour comprendre, faisons une pause et tirons un peu le fil de cette étrange pelote de laine. En 1994, le Rwanda est le lieu d’un terrible génocide : l’ethnie hutu au pouvoir s'en prend à l'ethnie tutsi et organise le massacre de près d'un million de personnes en trois mois (la France y joue d’ailleurs un rôle ambigu, mais ceci est un autre sujet). Lorsqu'une armée d’exilés tutsis reprend le pouvoir et met fin au génocide, le gouvernement génocidaire prend la fuite vers la RD du Congo (à l’époque Zaïre… vous suivez toujours ?). De là, ils continuent à lancer des incursions armées au Rwanda. Tant et si bien que ce dernier, allié à l'Ouganda, organise une grande attaque contre le Congo, en 1997. Le Congo sombre dans une période de troubles. Rwanda et Ouganda ne repartent pas les mains vides : ils gardent une mainmise sur diverses ressources minières des provinces de l'est du Congo, dans la région dite du Kivu. C'est la raison pour laquelle, encore aujourd’hui, la moitié de l'or produit dans les mines artisanales du Congo échappe à tout contrôle de Kinshasa mais transite par des intermédiaires rwandais et ougandais. Et c’est aussi pour cette raison que le coltan du Kivu est exporté par le Rwanda.

Mais quel rapport avec notre gynécologue ? Eh bien s'ils n'attaquent plus le Rwanda, les groupes armés responsables du génocide de 1994 sont restés dans la région du Kivu, où ils entretiennent une guerre civile très violente. Pour se financer, ces miliciens ont recours à l’exploitation de mines clandestines, notamment de coltan, très lucratives. Non seulement ces mines sont un désastre environnemental, mais elles fonctionnent grâce aux travail forcé. Les miliciens attaquent les villages de paysans congolais, emmènent les hommes en âge de travailler, tuent les autres, et infligent des sévices sexuels aux femmes et aux jeunes filles, afin de les briser psychologiquement et de détruire le noyau familial des communautés. Devant l’ampleur des violences et des mutilations subies par ces femmes, un homme, le docteur congolais Denis Mukwege, a fondé dans la région la clinique spécialisée de Panzi pour les prendre en charge. Ses activités lui ont valu le prix Nobel de la paix en 2018. Et voilà le triste lien de notre titre.

La question de l’origine des matières premières soulève par ailleurs des problèmes d’ordre géopolitique. Depuis plusieurs années des pays comme la Chine sont leaders dans l’exportation de certaines denrées comme les terres rares. Outre l’intérêt économique, cette situation donne des moyens de pressions sur les pays importateurs : Japon, Europe et États-Unis sont ainsi dépendants de la Chine pour l'approvisionnement en terres rares. Cette situation a d'ailleurs conduit l'Europe à relancer la production à domicile de certains métaux comme le germanium.

Mais si le cas de métaux comme le tantale, comme d’ailleurs de l'or ou du cobalt, cristallise plusieurs problématiques associées au marché du hardware informatique (problèmes environnementaux, sociaux, sanitaires, et même politiques), les dégâts ne s’arrêtent pas là. Les matières premières sont acheminées sur les lieux de fabrication du matériel, situées aux États-Unis, et surtout en Chine où les ONG ont dénoncé de nombreux cas de travail des enfants. Ordinateurs, tablettes et smartphones sont ensuite exportés partout dans le monde.

Le matériel électronique a une vie gourmande et… trop courte !

L'utilisation du matériel informatique n'est pas de tout repos pour la planète. Leur consommation électrique est importante, et représente une part croissante de la consommation mondiale. Dans les pays où l’électricité est générée par des énergies fossiles, leur usage génère donc une pollution réelle. La consommation des datas centers, notamment, compte pour une grande part de ce que l'on nomme la pollution numérique. La consommation des data centers a représenté 5% de la consommation électrique française en 2020.

Par ailleurs, la durée de vie effective de ce matériel est très courte : en France, on estime qu’un smartphone est utilisé 21 mois alors qu’il est conçu pour durer 3 ans, et jusqu’à 10 ans en renouvelant la batterie. De la même manière, ordinateurs, disques durs, tablettes, sont mis à la poubelle alors qu’ils pourraient encore servir. Mais le consommateur n’est pas le seul responsable : entre obsolescence programmée des softwares et présentation régulière de nouveaux modèles, toujours plus rapides, plus performants, prenant de meilleures photos… les constructeurs cherchent bien sûr à nous faire acheter toujours plus.

… et une triste fin !

Le dernier acte de la vie du matériel informatique est lui aussi très dommageable à l'environnement. Puisque ces machines contiennent tant de métaux précieux, issues de sources limitées (on estime avoir épuisé les réserves de zinc ou de chrome avant 2030), la logique voudrait qu'elles soient valorisées et recyclées. D’ailleurs la loi européenne est en théorie très claire : tout appareil électronique doit être jeté en déchetterie ou ramené à un vendeur qui sera tenu de le donner à une filière de recyclage. Mais dans les faits, ces filières sont insuffisamment développées, et la moitié des machines, gérées par des repreneurs peu scrupuleux, quittent l’Europe pour finir… dans des décharges à ciel ouvert, principalement situées en Afrique de l’Ouest, en Inde ou en Chine. Ce sont 5,4 tonnes d'or qui auraient ainsi et été perdues en France en 2012, faute de recyclage des appareils électroniques. Et encore l’or fait-il partie des métaux les mieux recyclés (plus de la moitié de l’or utilisé dans l’industrie provient du recyclage). À l'inverse le lithium, abondamment utilisé dans les batteries, est encore très peu valorisé.

Dans les décharges, les produits chimiques se libèrent et polluent les cours d'eau, provoquant de graves problèmes de santé pour les populations locales. Nombreux sont les travailleurs sur place à vivre de la récupération des métaux sur les appareils abandonnés, mais ils travaillent dans des conditions sanitaires très précaires. Le matériel électronique que nous utilisons aura donc eu un mauvais bilan tout du long : pour l’extraction de ses matières premières, sa fabrication, son utilisation, sa fin de vie.

Quelles solutions pour un meilleur usage ?

Le parcours de fabrication de nos outils informatiques nous montre avant tout qu’ils sont précieux ! Si l’idée n'est pas de s'en passer, il semble important de les utiliser plus intelligemment.

1) Achetez moins

Avant d’acheter un nouvel ordinateur, smartphone ou disque dur, demandez-vous peut-être si vous en avez réellement besoin ? Un ordinateur qui montre des signes de fatigue peut être relancé à moindre coût avec un bon dépoussiérage, un nettoyage de disque ou une réinitialisation. Votre smartphone peut avoir encore de beaux jours avec une révision et un nouvel écran, etc.

2) Achetez mieux

Envie d’un nouvel appareil qui ait moins d'impact sur l’environnement ? Vous disposez de nombreuses possibilités ! Par exemple l'achat d’occasion, qui vous permet, en vous renseignant, d'obtenir un appareil aux performances du neuf en faisant des économies. De nombreuses boutiques d'informatique proposent des modèles de seconde main, en bon état et sous garantie. Des plates-formes en ligne (Leboncoin, Backmarket…) vous permettront aussi de trouver votre bonheur.

Autre possibilité pour les smartphones : le Fairphone, qui vous garantit un appareil construit dans le respect de l’environnement et dans des conditions de rémunération décentes. Certes les modèles sont chers, mais leur conception modulable leur permet d’être facilement réparés et ainsi, de durer plus longtemps.

Si vous souhaitez acheter du matériel chez un constructeur classique, Greenpeace a produit un classement évaluant l'impact environnemental de différentes marques, ce qui peut vous aider dans votre achat.

3) Jetez mieux

Votre matériel est en fin de vie ? Réfléchissez bien avant de le jeter : peut-être votre disque dur trop lent peut-il servir à stocker vos données moins sensibles ? Peut-être votre ordinateur pourra-t-il trouver preneur sur un site de vente en ligne, et ainsi avoir une deuxième vie tout en vous rapportant ? Enfin, si vous désirez vous débarrasser d'un appareil électronique, veillez à l’amener à une déchetterie ou dans un magasin électronique pour qu’il soit confié à une filière de valorisation. Plusieurs communes organisent également des tournées de récupération de ce genre de déchets.

Vous désirez en savoir plus ?

«100 millions de portables usagés : l’urgence d’une stratégie», rapport du Sénat de septembre 2016

«La face cachée du numérique», fascicule de l’ADEME (Agence de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Énergie)

«La pollution numérique, qu’est-ce que c’est ?» article de l’ONG Greenpeace

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