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Thierry LEBON
29 mai 2022
Interview d’Abel Gance réalisée en octobre 1979

Interview d’Abel Gance réalisée en octobre 1979

Introduction à l’écoute des podcasts

J’ai eu la chance de rencontrer Abel GANCE alors que je terminais mon service national au service cinématographique des armées (E.C.P.A.) en 1979. Nous avions décidé avec quelques camarades (Laurent Drancourt, Thierry Filliard et Frederic Matthieu) de réaliser un court métrage sur "LE MAITRE". Il avait alors 90 ans.

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A nos yeux d'étudiants de Louis Lumière, Abel GANCE représentait l'intouchable réalisateur du Cinéma Muet Français, ainsi que l’innovateur incontesté de techniques de prise de vue.

Il a non seulement inventé, le cinéma TRIPTIQUE (projection en trois écrans juxtaposés - brevet déposé le 20 août 1926) mais aussi des méthodes de tournage révolutionnaires qui tendaient à arracher la caméra de son pied.

Il fixait les caméras sur des chevaux pour filmer les scènes de bataille, il allait même jusqu’a harnacher son opérateur d’une caméra pour que le spectateur croie courir au milieu des combattants.

Il a toujours été considéré comme un grand visionnaire, mais, comme il nous l’a confié, n'a pas pu aller jusqu'au bout de ses ambitions : "Si les producteurs avaient mieux compris ce que je pouvais apporter au cinéma, je n'aurais pas l'impression de n'avoir donné que 5% de moi-même."

N'oublions pas cependant que, outre son NAPOLÉON, LA ROUE est encore projetée aujourd'hui dans les écoles de cinéma du monde entier comme un exemple de montage génial.

A notre demande, il accepta de nous suivre en Corse où nous voulions qu'il retrouve l’un des sites de tournage de son NAPOLÉON : La tour du Capitello, d'où Napoléon quitta la Corse pour la France.

Le seul moyen de se rendre à la Tour du Capitello était la voie pédestre. Mais il fallut se rendre à l'évidence : malgré sa ferme volonté de revenir sur son passé, il n'avait plus la force physique d'aller jusqu'au bout. Nous l'avons donc porté, assis sur "une chaise à porteur" et même parfois sur nos épaules. Quelle dose d'inconscience !!! Mais l’arrivée fut tellement attendue par le Maître que toute sa fatigue disparue d'un seul coup pour faire place à un récit magnifique de sa mémoire du tournage dont je livre en vrac quelques notes :

"Je me demande ce que j'aurais pensé si on m'avait dit, au moment où j'ai tourné ici, que près d'un demi-siècle plus tard, tu reviendras au même endroit. Je ne l'aurais pas cru."

Au sujet du tournage du Napoléon :

"Le tournage fut un duel oratoire de chaque seconde...

La caméra était trop haute. La caméra était trop basse.

Le labo ne faisait pas ce que je demandais....

Je demandais la Lune et on me donnait un tout petit bout d'étoile."

Au moment de repartir de la tour du Capitello, en admirant le coucher de soleil qui éclairait la tour :

"Je vais vous dire un Sonnet que j'ai écrit, je devais avoir 20 ans:

Rien de tout votre bruit ne monte à mes oreilles

Rien de vos chants, rien de vos cris, rien de vos pleurs

Rien de tout ce qui semble aux autres, vos douleurs

C'est pourquoi nous n'avons pas deux larmes pareilles

Trop fier pour qu'un seul ait pu, sur mes pâleurs

Les voir couler en deux rides vermeilles

Ma détresse est en moi comme un puits de merveilles

Je n'y tire pas d'eau pour en tarir les fleuves

Les blessures qu'on voit sont petites blessures

De la mort je ne suis qu'a quelques encablures

Et je ris de la voir sur la grève accourir

Ivre de ma douleur, ivre jusqu'au génie

J'ai bu tout le malheur aux lèvres de la vie

J’ai passé ma jeunesse à m'écouter mourir.

C'est 5 francs ! "

La seule chose sur laquelle il ne voulait absolument pas s’appesantir : les films parlants qu'il avait réalisés. Ils avaient été des échecs et ne se rappelait donc pas les avoir réalisés.

A notre retour de Corse, Abel GANCE fut invité au Festival Américain du Colorado. Il comptait bien y rencontrer Werner HERZOG ou même Francis Ford COPOLA pour leur demander de réaliser son dernier scénario : CHRISTOPHE COLOMB. Il les rencontra effectivement sur place.

"C'est étrange d'entendre dire d'un homme de 90 ans qu'il a un projet de cinéma. Et pourtant c'est la vérité. Avant de disparaître, j'aimerais mettre en route mon histoire de Colomb. J'ai autant de mal à la faire que lui pour découvrir l'Amérique."

Malheureusement, son décès moins d'un an plus tard ne lui permis pas d'achever ce qu'il appelait" sa dernière œuvre".

Quelques petites phrases d'Abel GANCE au cours d'un repas ou il parlait de sa carrière :

"COCTEAU se cachait derrière les décors pour voir comment je faisais»

«Jean Renoir me suivait pas à pas pour découvrir mes secrets"

"Pour LA ROUE, j'eus Blaise CENDRARS comme assistant."

"Après la guerre de 14/18, mon meilleur ami fut Louis DELLUC."

" Le projet de Christophe COLOMB, 6 heures de film, est la dernière affaire de ma vie."

Abel GANCE me fis deux cadeaux exceptionnels et intimement liés :

Pour le premier, il m’entraîna, seul, à côté de la tour du Capitello ou nous tournions, comme s'il allait me confier un secret.

" Mets ton enregistreur en fonction !"

Et il me chanta la musique qu'il avait eue dans la tête au moment même où il tourna la scène du départ de Napoléon pour la France.

Le second fut une dédicace sur un croquis de Frédéric Matthieu, notre illustrateur, qui avait fait une caricature.

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Cette caricature (j'insiste sur ce mot) n'est pas offensante, car Thierry est un remarquable preneur de son, sans lequel tout ce que nous avons tourné en Corse n'aurait pas d'âme. M’entendre - après ma mort - ce sera grâce à lui.

Affectueusement.

Abel GANCE."

  • Les podcast et leurs résumés

Au sujet de votre film le Napoléon, qu’est-ce qui vous a attiré vers ce personnage historique ?

C’est pas Napoléon, c’est Bonaparte, il avait déjà les qualités de jeune chef….

Il voulait un grade dans l’armé et il a réussi.

Est-ce que ce film vous a posé des gros problèmes techniques

J’ai étendu mon approche du cinéma d’une façon personnelle

Il n’y avait pas énormément de salles de cinéma, à Paris il y en avait une dizaine, en tout.

C’est quand l’idée m’est venue de faire un triptyque, ….on inversait les mouvements entre l’image de droite et l’image de gauche.

Le décorum était très joli et harmonieux aux yeux.

Maitre, vous êtes parti récemment pour le Colorado ou un hommage vous était rendu,et vous avez revu votre film en trois écrans.

C’est dans tous les souvenirs de toute ma vie les meilleurs, les plus profonds…

Nature incroyable, j’étais bouleversé par le Colorado.

Vous voyez des sites merveilleux, enchanteurs, c’est un paysage de rêve.

Vous avez rencontré Werner Herzog au Colorado

Je n’ai vu que 80 metres de film de Herzog et je me suis demandé ce qui se passait devant mes yeux.

La description ne peut pas être faite, c’était une féerie.

Quel dommage que vous ne soyez pas libre, car je dois démarrer mon Christophe Colomb, écrit en 15 tomes (plus de 2000 pages) et j’aurais aimé que vous le fassiez. Je ne vois pas d’autre homme capable de le faire, avec Marlon Brando comme Christophe Colomb

Beaucoup de vos films font revivre de grands instants historiques.

C’est très beau l’histoire de Colomb. Avant de mourir, si je peux savoir qu’on fait Colomb, ça me ferait plaisir

Abel Gance qui êtes-vous ? Un cinéaste, un philosophe, un poëte ?

Si on veut me mettre des étiquettes, je suis poète.

On ne peut pas vivre avec la poésie

Un albatros qui tombe sur un bateau, il ne peut plus s’envoler.

Ses débuts au cinéma

Le cinéma n’existait pas, et quand j’ai vu les ouvriers de la Ciotat par Dufayel.

J’ai voulu voir ce que je pourrais faire par moi-même.

La souffrance d’Abel Gance Avez-vous souffert pour cet art ?On a surmonté des difficultés insurmontables, pour les opérateurs, pour les laboratoires…

L’appareil était trop haut, l’appareil était trop bas…..on me donnait qu’un tout petit bout d’étoile. J’étais très exigeant.

Je savais ce que je voulais…il fallait que les choses m’obéissent.

Pourriez-vous nous parler de Prisme, sorti en 1930.

J’avais trouvé un éditeur, on avait tiré 1000 exemplaires.

Et le cru de la Seine est arrivé et a inondé toutes les caves…il n’en est resté que 10 ou 15 exemplaires.

Prisme, le recueil de poèmes d’Abel Gance

Sonnet

Voilà un sonnet que j’ai écrit quand j’avais environ 20 ans.

Rien de tout votre bruit ne monte à mes oreilles

Peu de chose aussi belle quand un coucher de soleil est réussi.

Peu de chose aussi belle qu’un Coucher de soleil quand il est réussi

Avec de très bon amis, l’Elite des reporters photographe, prise de son.. ils font tout ce qu’ils peuvent autour de moi pour essayer de ressortir ce qu’il me reste d’Energie des lueurs d’hier pour illustrer le cinéma de demain.

La mémoire de l’avenir, votre idée force.

On n’a pas beaucoup d’intérêt a regarder derrière soi.

Si je me retourne, j’ai l’impression d’avoir un précipice derrière moi.

J’ai décidé de ne pas me retourner en arrière

Mes yeux sont devant moi.

NSAI : Ne subir aucune influence.

Je crois en moi.

Je suis obligé d’avoir un tracé de la route qui est devant moi.

Les hommes subissent des influences.

Retour en Corse

Je n’ai pas la mémoire de cet endroit

Abel Gance et Nietzche

Nietzche était ma bible pendant toute ma jeunesse.

Il m’a donné énormément de volonté que je n’avais pas.

Zarathoustra c’est formidable, c’était mon livre de messe a moi.

Abel Gance chante

Le coucher de soleil

Peu de choses aussi belle que quand il est réussi.

Les wagons

Ces wagons de marchandise seront là une éternité.

Les rails après eux n’existent plus.

La tristesse , la beauté et la mélancolie font partie du même bagage.

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